Il faut sauver le couple de Ludy (Partie II)

On est samedi matin, et je suis au taquet pour recevoir mes invités du jour. Depuis mercredi, je m’active pour ce dej’, afin que mes convives repartent contents et remplis. Je suis persuadée qu’il y a une explication biblique à cette obsession pour la bouffe, mais je n’ai toujours pas trouvé laquelle ! Au cours de la pré-fête de Hanoucka, j’avais sauté sur l’occasion (et non sur Ludy, t’imagines, la pauvre !) pour inviter ma copine Israélo-Russe à un de mes traditionnels repas du chabbat-midi. Enfin, quand je dis traditionnel, c’est pas tout à fait vrai, parce que si en général je cuisine une bonne Dafina, là j’ai voulu innover ! (En passant, j’ai essayé à plusieurs reprises d’utiliser le Crock-Pot. À ne pas confondre avec un Crop-top, qui est un petit haut qui laisse apparaitre le ventre. Non, non, rien à voir, moi je te parle de la fameuse machine où tu fous tous les ingrédients en même temps, et soi-disant, il n’y a plus qu’à appuyer sur un bouton, et le lendemain t’as une daf de folie ! Excuse-moi baba, comme dirait Cyril H., mais à part avoir vu mes pommes de terre flotter à la surface de mon plat, je n’ai rien remarqué d’époustouflant ! En plus, j’ai du m’excuser auprès de ma bonne vieille marmite que j’avais trompée honteusement avec l’autre, là, heureusement qu’elle m’a vite pardonné).

Enfin bref, pour ce lunch, je me suis légèrement enflammée sur les invités (quinze), et j’ai préparé une dinde (oui, comme celle de thanksgiving), que j’ai trouvée en promo chez Fairway.

Junes, je suis sûre que tes invités qui te lisent apprécieront beaucoup la précision sur le rabais !

C’est la première fois que je cuisine une Turkey, et selon la plupart des sites culinaires, ils sont tous unanimes qu’il faut absolument arroser la volaille avec son jus toutes les demi-heures, pendant quatre à six heures. Bonjour la galère du vendredi ! J’avais l’impression de surveiller ma viande comme on surveille du lait sur le feu, enfin non, parce qu’on sait que l’on ne peut pas mélanger le lait et la viande en même temps… bon, vous avez compris l’image, quoi !

 

C’est pas tout, ma Junes Davis, mais nous on veut savoir la suite à propos du couple qui ne se parle plus depuis des mois !

Ah oui, tu as raison, me perdons pas notre temps avec mon blabla ! Je vous rappelle les faits de notre affaire en cours :

Ludy et Tomer, mariés depuis 20 ans, ne s’adressent plus la parole depuis cinq mois, car le couple vit une belle impasse maritale. D’origine israélienne tous les deux, et après plus de dix-huit ans de vie New yorkaise, Tomer aimerait rentrer en Israël pour rester près de son père qui commence à se faire vieux. Ludy, qui habite en plein cœur de la City, ne veut pas y retourner, car seules les responsabilités et les embrouilles familiales l’attendent là-bas ! En plus, elle a un super boulot qu’elle ne veut pas quitter (ça se comprend !). J’ai essayé plusieurs fois de voir Ludy seule à seule, mais nous sommes trop busy l’une comme l’autre, d’où l’importance capitale de ce repas, qui a pourtant bien commencé… Sauf que je me suis vite rendue compte, que j’ai commis une boulette à la coriandre dans mes invitations.

Seuls Ludy et son mari ne parlent pas français, et le reste de la table, oui ! La politesse veut que si tu reçois ne serait-ce qu’une seule personne qui ne parle pas ta langue, tu te dois de te taper toute la discute dans une langue universelle afin que tous tes invités sans exception comprennent les conversations ! Et nous voilà, toutes les copines francophones et moi-même, obligées de nous parler anglais, alors que cela n’a rien de naturel.

 

Ça y est, la Junes se prend pour Nadine de Rothschild, la voilà qui nous donne des conseils de savoir-vivre, on aura tout vu dans ce monde, qu’elle balaye un peu devant sa porte celle-là !

 

Anyway, comme prévu, Ludy s’assoit à l’opposé de son mari, et pose sa petite poupée de quatre ans sur la chaise à côté d’elle. Sa mère m’explique fièrement que sa fille, Alexandra, parle trois langues couramment (anglais/hébreu/russe), va savoir pourquoi la petite s’est mise en tête que je parlais le russe, et m’a élue dame de compagnie personnelle pour tout l’après-midi, en n’arrêtant pas de me poser des questions. Pourtant, elle a bien vu que j’ai mes propres poupées à m’occuper, mais rien n’y fait. Plusieurs fois, je suis là à demander à sa mère :

– Qu’est-ce qu’elle dit ? Je comprends rien.

J’ai beau lui répondre en anglais, et un peu en hébreu, mais la petite reste bloquée sur sa fréquence Russia.

Pendant le repas, un débat fait rage sur les prochaines élections françaises, aurons-nous : Fillon-Marine le Pen, ou un Fillon-Jupé, et on fait passer mes salades.

Une fois que tout le monde a donné son avis sur leurs prévisions politiques, la question-débat est soulevée : est-ce que nous, juifs expat’, vivant aux États-Unis, devons faire notre alya, ou pas ?

Les uns disent oui, et les autres ne ressentent ni le besoin, ni la perspective d’y vivre. Sauf qu’en tant qu’observatrice qui traine ses yeux là où il faut pas, je regarde direct du côté de chez Tomer, qui attend avec attention l’argument de sa femme sur le sujet. Voyant qu’elle ne répond pas, je lui demande l’air de rien, si elle a réfléchi à son éventuel retour en Israël. Et avec sa réponse, il est clair que rien n’est encore réglé.

– Revenir à Netanya, certainement pas ! En plus, depuis la rentrée, mon fils Elliott, a ses entraînements d’escrime, il a été repéré pour intégrer l’équipe pour les prochains jeux olympiques.

– Sérieux ? Les jeux olympiques, carrément ? Mais c’est génial !

– Oui, top, excepté que tous les soirs, après l’école, dès que je récupère les gosses, je dois traverser la ville, pour arriver à l’heure à son entrainement, et l’attendre avec les petits dans la voiture pendant une heure trente. J’ai calculé que cela me ferait trop loin si je devais déposer les deux autres et revenir.

– Mais du coup, ils font quoi les enfants pendant une heure et demie dans la voiture ?

– Ils font leurs devoirs, je les fais diner, et on rentre dormir parce que, perso, je suis éclatée de fatigue. Tous les matins, je suis debout à cinq heures du mat pour cuisiner les repas de chacun.

Babababa, c’est quoi cette femme ! Y a des mamans, je te jure, qui méritent bien plus qu’une médaille d’or !

J’entends que les conversations s’atténuent, et c’est le signal pour aller chercher ma volaille. Toute fière, et avec la sensation de faire des haltères, je la ramène entière, sauf que sur le chemin, je renverse la moitié du jus brûlant sur mes chaussures en daim (fichues), et l’autre sur ma jambe (vlan dans les dents, ça m’apprendra à me la raconter avec mon plat) ! Je cours me tartiner de biafine, parce que je suis bien brulée, et je peste contre cette dinde, car après tout ce qu’on a vécu toutes les deux, la veille, sa seule réponse a été de m’arroser moi, à mon tour ! Non mais je te jure, quelle ingratitude !

Ce sera sans pitié, et le regard vengeur, que je la découperai en vingt morceaux ! Je sers tout le monde, et demande à Ludy quelle partie elle veut. Elle ne me répond pas car elle est trop busy avec sa fille qui lui raconte je sais pas quoi (toujours en russe), c’est là que Tomer me crie au loin : (genre on est à Versailles !)

– Junes, je sais exactement quelle partie de la dinde ma femme aime ! Sers-lui du grillé.

Il me le dit avec les yeux un peu fous !

– Euh… d’accord.

En entendant cette phrase, Ludy fait volte face, et, attends… no way, c’est pas possible. Non, arrête, je peux pas le croire, mais oui, mesdames et messieurs, c’est bien une Ludy qui est en train de sourire à son mari. J’hallucine, comment leur visage s’éclaire à tous les deux. Je veux exiger un applaudissement collectif de toute la salle à manger, je veux demander qu’on organise une hola dans tout le stade de France ! J’ai envie de mettre un panier de basket au Madison Square garden en compagnie de Mike Tyson ! Je veux parcourir le monde en montgolfière en quatre-vingt jours tel Jules Verne. Je veux aller sur le tapis d’Aladdin, et faire le tour du salon en me prenant pour Daniel Lévi et chanter « ce rêve bleu », tellement ce sourire est merveilleux, mais personne ne remarque rien à part moi ! Quelle frustration ! Bien que je n’ai absolument pas compris le sens de la phrase de Tomer (mieux vaut ne pas savoir, croyez-moi !), Ludy me tend son assiette, regarde son mari, et dit :

– Tomer a raison, donne-moi le plus grillé que tu as !

C’est là que les enfants rompent cette scène surréaliste, et décident d’aller jouer au billard qui se trouve dans mon building au-sous sol. La plupart du temps, il y a soit les queues de dispo, ce qui se transforme en bagarre générale d’épée à la jedi de Star Wars, soit on trouve que les boules de billard, et ca se finit par un tournoi de pétanque (petits amerloques compris !)

Tous les adultes décident d’accompagner les enfants, ce qui me permet d’assister à un vrai miracle de hanoucca : Ludy s’assoit sur le canapé, et invite son mari à venir prendre place près d’elle. Je ne savais même pas qu’on pouvait inviter son propre mari, faut que j’essaye sur le mien ! Je vois Tomer passer le bras autour des épaules d’une Ludy toute ravie.

Je ne saurai jamais ce que cette phrase veut dire à propos de la dinde, mais jamais je n’oublierai le visage des enfants de ce couple, surtout Elliott. Il sont remontés plus vite que prévu (apparemment, il n y’avait plus aucun accessoire, même la table a été prise !) et c’est tant mieux, car les enfants sont si heureux de voir leurs parents enfin assis côte à côte à discuter, que tout arrive pour le mieux !

Au moment de se dire au revoir, la petite poulette de Ludy, qui m’a bien sollicitée deux cent mille fois cette après-midi (elle m’a tuée !) me sort une phrase sur le pas de la porte, je lui réponds machinalement :

– Bye bye sweetheart !

Sa mère, en me tapant, la bise me demande si j’ai compris ce que Alexandra vient de dire :

– Pas un traitre mot, mais j’en ai déduit que c’est au revoir, non ?

– Oui, mais elle a rajouter « Ya lyublyu tebya » .

– Qui veut dire ?

– Ça veut dire : « Je t’aime ! »

– Hein ? Mais elle est trop mignonne, ta fille, si ça trouve, elle m’a dit des tonnes de trucs trop gentils tout l’après midi, et j’ai rien capté. Reviens petite Alexandra, reviens que je te fasse des bisous, mais pourquoi tu t’en vas…

 

C’est le cœur léger que je referme ma porte, je sais que quoi qu’il arrive, grâce aux sourires échangés que j’ai vus, cette famille va s’en sortir. Car l’une des choses les plus difficiles dans la vie, est déjà de trouver sa marmite avec son couvercle (c’est vous qui voyez qui vous voulez être !), mais aussi de tenir bon, et de faire des bons petits plats. Il faut trouver la force de rester ensemble, et quoi qu’il arrive, garder espoir en son couple, même s’il arrive parfois que l’on se trouve au creux de la vague (d’ailleurs, leurs fils, Elliott, pratique le surf, en été, apparemment il est multifonction ce gosse !).

Je vous souhaite de supers allumages de bougies, et vous retrouve pour un spécial Hanoucca et l’origine du dégoût pour Mister Ping !

Gros bisous.

Il faut sauver le couple de Ludy (Partie II)
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